Dette : Se construire à coups d’eurobonds, le pari risqué des pays africains

eurobond5Pour financer leurs infrastructures, les États africains se pressent sur les marchés internationaux. Quitte à négliger la préparation de ces grands chantiers…

Après avoir levé un montant record de plus de 16 milliards de dollars (13 milliards d’euros) sur les marchés financiers internationaux en 2014, les économies africaines semblent prêtes à récidiver cette année. La Tunisie de Béji Caïd Essebsi a ouvert la voie fin janvier en levant avec succès environ 1 milliard de dollars. Elle devrait être suivie dans les prochains jours par la Côte d’Ivoire (1 milliard de dollars), avant la fin du trimestre par le Cameroun (1,5 milliard de dollars), qui effectuera alors sa première sortie sur les marchés internationaux, et courant 2015 par d’autres pays, comme le Rwanda, l’Angola ou le Nigeria.

La plupart de ces États partagent le même objectif : financer la construction d’infrastructures nécessaires à l’accélération de leur croissance économique. C’est du moins l’argument souvent avancé par les banques d’affaires qui pilotent ces opérations. Mais le débat commence à faire rage sur le recours à ce mode de financement pour développer les infrastructures sur le continent. « Ailleurs dans le monde, celles-ci ont essentiellement été construites grâce à l’investissement institutionnel [à long terme]. En Afrique, elles le sont avec des investissements à court terme, dont les eurobonds, remboursables sur dix ans. On sait pourtant que le temps d’amortissement des infrastructures est trois fois plus long », explique un économiste sénégalais.

La variation du cours de change pourrait entraîner des pertes de plusieurs milliards de dollars.

Écart

Ce discours rencontre aujourd’hui un écho favorable dans les milieux institutionnels (Fonds monétaire international, Banque mondiale). D’autant que beaucoup de pays africains vont sur les marchés financiers internationaux alors même que les projets pour lesquels ils sollicitent des ressources ne sont pas bien préparés.

« Si on compare le volume de capitaux levés par les pays africains depuis 2007 via les eurobonds et le niveau de leurs investissements, l’écart est plus qu’alarmant ! » relève Cédric Achille Mbeng Mezui, le coordonnateur de l’Initiative pour les marchés financiers africains (Afmi) à la Banque africaine de développement (BAD). Et, d’après ce financier gabonais passé par Citibank, « il ne s’agit pas toujours de corruption. Très souvent, c’est le timing de l’emprunt qui ne correspond pas au niveau de préparation des projets identifiés ».

Alors que les États multiplient ce type d’opérations, les institutions financières internationales tirent ainsi la sonnette d’alarme. D’autant que la conjoncture internationale, qui a jusqu’ici favorisé un certain intérêt pour les obligations souveraines africaines et rendu leur coût abordable, est en train de changer : « Avec la reprise aux États-Unis, la baisse du cours du pétrole, les perspectives de reprise en Europe et une baisse des prévisions de croissance en Afrique, les conditions d’emprunt des pays du continent sur les marchés internationaux vont certainement se durcir », explique Cédric Achille Mbeng Mezui.

Par ailleurs, dans un contexte où la plupart des monnaies africaines se déprécient par rapport au dollar (le naira nigérian a perdu près de 17 % de sa valeur par rapport au billet vert depuis mai), les inquiétudes sont encore plus vives. Le think tank britannique Overseas Development Institute a estimé, fin janvier, que le risque de change des obligations souveraines émises par les gouvernements subsahariens entre 2013 et 2014 pourrait entraîner pour ces États des pertes de quelque 10,8 milliards de dollars, soit l’équivalent de 1,1 % de leur PIB. À titre d’exemple, le taux d’intérêt initial (6,625 %) de l’emprunt de 500 millions de dollars du Nigeria arrivant à échéance en juillet 2023 a augmenté de 199 points de base depuis la fin du mois de mai 2014.

Timing

Certes, les eurobonds peuvent contribuer à couvrir les besoins en investissements des pays africains dans les infra­structures ou dans d’autres secteurs, mais un certain nombre d’éléments devraient être préalablement étudiés. Parmi eux : la taille de l’émission par rapport au PIB, la devise dans laquelle l’emprunt est libellé en fonction de la structure de l’économie, la structure de remboursement, ou encore le timing des décaissements.

Pour la plupart des analystes, la priorité des États devrait être de développer des sources de financement domestiques de long terme.

Par ailleurs, les émissions souveraines ne sont pas la panacée. « Tout est question d’ingénierie financière : arriver à trouver la source de financement appropriée en fonction du stade d’avancement du projet concerné », souligne un banquier d’affaires.

Mais pour la plupart des analystes, la priorité des États devrait être de développer des sources de financement domestiques de long terme (constituées par une épargne longue de vingt à trente ans).

Selon les données cumulées par la BAD, on peut estimer à environ 1 763 milliards de dollars les capitaux disponibles en Afrique. Ils sont répartis entre les fonds de pension (479 milliards de dollars), les fonds souverains (121 milliards), les banques (1 110 milliards) et la diaspora africaine (53 milliards). Sans compter les réserves de change africaines, estimées à 512 milliards de dollars. Reste à trouver les moyens de capter cette manne et à l’utiliser à bon escient.

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