Les origines de la rébellion ivoirienne

De héros aux noms multiples, celui que ses amis appelaient « excellence », ou « le grand frère », est désormais le déchu, qui répond à l’unique nom d’IB, présenté comme un bandit de grand chemin.

Subissant un triple exil, il est à la fois pourchassé, par la justice française qui l’a condamné par contumace, par le pouvoir d’Abidjan qui a lancé un mandat d’arrêt contre lui, et par ses propres camarades qui veulent sa peau.

Celui qui, au côté de Boka Yapi, fut l’un des tombeurs du régime de Bédié et l’artisan en chef de la tentative de renversement du pouvoir de Laurent Gbagbo, est désormais condamné à se planquer, vivant une vie de reclus et d’errance au cours de laquelle sa survie ne dépend que de la générosité des bonnes volontés.

Le héros s’est retrouvé à zéro, vivant désormais une vie de troubadour, après avoir été privé par ses anciens compagnons, de participer aux obsèques de ses géniteurs, qui sont passés de vie à trépas, suite aux nombreuses brimades et humiliations que leur ont fait subir ceux qui n’ont été des « chefs » que par la seule volonté et l’action de celui qui est aujourd’hui l’objet de leur traque.

Comment en est-on arrivé là ? Comment de sa posture de chef craint et adulé de la rébellion, IB a-t-il réussi à se faire ravir le trône par Soro Guillaume ? La réponse à cette question relate l’histoire « d’un vol par la ruse » peu ordinaire ; il s’agit du vol d’une rébellion à son chef, orchestré par ceux qui n’en étaient que des serviteurs et exécutants.

La rébellion du 19 septembre 2002 : les origines

La rébellion ivoirienne du 19 septembre 2002 tire son origine d’un coup d’état manqué qui s’est mué en une insurrection populaire. Cette insurrection a fini par s’incruster comme une rébellion qui consacrera la partition du pays en deux zones.

L’une des parties du pays est contrôlée par le président Gbagbo alors que l’autre est régentée par une cohorte de seigneurs de guerre, avec à leur tête l’ex-leader de la FESCI, Guillaume Soro. Ce dernier a réussi à évincer Ibrahim Coulibaly qui initialement était le chef incontesté des militaires en exil au Burkina Faso, ceux-là qu’on désignait par le terme « les hommes de farakôrô ».

L’exil de ces soldats prend son origine sous la transition militaire dirigée par le Général Robert Guéï. Pendant cette transition une purge de l’armée à laquelle va se livrer le Général Guéï, incité par le FPI de Laurent Gbagbo, va contraindre de nombreux jeunes qui portaient des noms à consonance nordique à prendre le large. À la suite de complots imaginaires ou réels, le FPI de Laurent Gbagbo va inciter le Général à s’en prendre aux soldats Malinkés et Musulmans, qui ne semblent pas enthousiastes à soutenir l’éviction du RDR du gouvernement, pendant la seconde phase de la transition militaire.

Pour avoir un contrôle total sur le Général Guéï Robert, les responsables du FPI de Laurent Gbagbo le poussent au nettoyage, en désignant eux-mêmes « les ennemis de la république » qui selon eux sont cachés au sein de l’armée et au sein du syndicat des étudiants.

Pour le FPI, l’objectif en l’incitant à agir, c’est de pouvoir isoler Guéï Robert afin de l’isoler pour pouvoir lui donner le coup fatal au moment opportun. Pour y arriver il faut l’utiliser pour nettoyer tous ceux qui peuvent s’opposer au plan de prise de pouvoir de Laurent Gbagbo.

Tout l’appareil du parti est donc mobilisé pour débusquer les personnes hostiles à la prise de pouvoir de Laurent Gbagbo que les proches appellent « Gbi » la panthère.

Le journal « Notre Voie » et « Le National » de feu Tapé Koulou, seront les fers de lance de ce combat d’épuration visant à favoriser la prise du pouvoir de Laurent Gbagbo, le woody de mama.

À l’université, Blé Goudé étant favorable à Gbagbo, il faut présenter les fescistes qui ne le soutiennent pas dans cette entreprise comme des ennemis de la république et comme des vendus au service du RDR. Sur recommandation du service de propagande du FPI, Blé Goudé, sans un début de preuve, va présenter certains de ses collaborateurs comme des individus qui veulent déstabiliser la transition et son chef. Avec cet argument que renforce la presse proche du FPI, l’armée prend position pour la frange FPI de la FESCI, contre ceux des étudiants qui défendent la neutralité politique de leur organisation. Ces derniers sont présentés comme manipulés par le RDR ; ils sont attaqués à la machette avec l’appui de l’armée pour les déloger des résidences universitaires de force. C’est ce qu’on appellera la guerre des machettes duquel Blé Goudé tire son pseudonyme de « Blé la machette ».

Le FPI mène ce combat pour le contrôle des résidences universitaires, car il a planifié de se servir des étudiants, pour chasser Guéï Robert du pouvoir. Dès lors, tous ceux qui peuvent s’opposer à cela sont des ennemis à abattre.

Pour accomplir cette basse besogne, on se sert de Guéï Robert qui est manipulé, puisqu’on réussi tà lui faire croire que les étudiants, avec à leur tête un certain Doumbia Major, sont à la solde du RDR pour le renverser. Dans la même vaine, Soro Guillaume est cité par Blé Goudé et le journal « Notre Voie » comme un des initiateurs de ce complot, au point qu’il est obligé d’aller s’expliquer en présence du Général Guéï, lors d’une rencontre à laquelle ce dernier convoquera les protagonistes de la crise universitaire.

La traque des hommes de Doumbia Major, ne s’arrête pas après cette rencontre avec Guéï Robert, car pour le FPI, il fallait vaille que vaille les vider des cités universitaires, qui étaient stratégiques pour le Parti. Sans chef d’accusation contre eux, Doumbia Major et ses hommes seront arrêtés et gardés en détention dans le camp militaire d’Akouedo, laissant ainsi la main libre à Blé Goudé pour que ce dernier prenne le contrôle des résidences universitaires.

C’est dans cette stratégie de contrôle des cités que Bakayoko Mémissa, Kouassi Hervé, Kignelman et bien d’autres étudiants; accusés d’être proches du RDR, seront assassinés dans les résidences universitaires. D’autres s’en sortiront avec des lésions irréversibles causées par les attaques à la machette. L’une de ces attaques sera d’ailleurs organisée en complicité avec Gossio Marcel, membre influent du FPI, directeur actuel du port autonome d’Abidjan, qui était lors des faits directeur du CROU. Il prêtera son bureau aux assaillants qui s’attaqueront mortellement à des étudiants soupçonnés d’être hostiles à Blé Goudé et au FPI, pendant que ceux-ci étaient tranquillement en train de manger au restaurant universitaire.

Du côté de l’armée la purge est sévère, les militaires désignés comme proches du RDR ou hostiles au FPI sont traqués. Certains sont carrément tués ; c’est le cas des hommes comme Aboudramani ou le cas du soldat dénommé « la grenade », qui, après avoir été torturé à Akouedo, subira le supplice de l’acide.

Ibrahim Coulibaly dit IB, soupçonné d’être l’un des leaders de ces soldats nordistes, sera exilé à Ottawa, au Canada où il est nommé comme attaché militaire à l’ambassade de Côte d’Ivoire. En son absence, ses amis sont tués les uns après les autres ; chose qu’il ne supporte pas. Au bout d’un moment, il abandonne son poste et prend le chemin de l’exil du Canada vers l’Afrique. Les dirigeants de son pays lui étant hostiles, il se réfugie au Burkina Faso, où il demande l’asile politique.

Ces purges de l’armée et ces attaques des résidences universitaires, en complicité avec le FPI et en connivence avec les militaires, vont se poursuivre de Juin jusqu’en octobre où le FPI, va lâcher le Général isolé.

Il faut savoir que Laurent Gbagbo avait promis au Général Guéï qu’il participerait à la légitimation du pouvoir de ce dernier, à travers un semblant d’élection, en lui disant publiquement qu’il avait accepté que « les vraies élections se passeraient en 2005 ».

Guéï Robert qui avait horreur de l’appellation « junte militaire » attribué à son pouvoir, avait eu confiance en ce deal passé avec Laurent Gbagbo. De ce fait, il avait écarté du simulacre d’élection, tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec cette formule qui lui accordait 5 ans de pouvoir, chose qu’il considérait comme une récompense pour le coup d’état qu’il avait piloté courageusement.

Voilà comment Bédié et Ouattara seront écartés de l’élection au profit de Gbagbo qui était sensé servir de verni de légitimation du pouvoir du Général.

Il est inutile que je précise que Gbagbo va trahir Guéi Robert, car on connaît la suite de l’histoire : l’élection une fois organisée, Guéï Robert, sur la base de l’accord passé avec Gbagbo, va s’autoproclamer vainqueur, chose que va refuser Gbagbo, qui estime que cette élection n’est pas un jeu et qu’il ne servira pas de verni de légitimité au pouvoir du Général.

Il s’autoproclame à son tour vainqueur et demande à ses militants de chasser Guéï Robert du pouvoir. Gbagbo était sûr de son affaire, car il savait que Guéï Robert, qui avait écarté de l’élection ADO et Bédié était politiquement isolé. Ayant une frange de militaires originaires de l’Ouest avec lui et comptant sur la frange de la FESCI qui lui était favorable, Gbagbo lance ses militants à l’assaut du pouvoir.

Les Fescistes fidèles à sa personne et les sections du FPI qui ont l’habitude des manifestations, vont servir de mobilisateurs et d’organisateurs. Agissant en serre-fils, ils vont drainer la population vers les cibles stratégiques, avec l’appui de militaires et de gendarmes proches du FPI. Ces derniers, à bords de mini chars, vont utiliser la population comme « bouclier humain » pour déloger les soldats fidèles au Général.

Il faut préciser que certains militants des autres partis (RDR, PDCI etc.) vont se joindre à ces manifestations en espérant que le fait de chasser Robert Gueï du pouvoir, va entrainer la reprise de tout le processus électoral. Ils seront désillusionnés, car Gbagbo va donner l’ordre aux forces de l’ordre qui lui sont favorables de mater tous ceux qui s’opposent à son auto-proclamation comme président. Ce qui sera fait dans le sang, avec un charnier à la clef.

À la prise du pouvoir du FPI, suite à ce coup d’état militaire, maquillé par une onction populaire, tous les militaires nordistes se sentent obligés de prendre le chemin de l’exil.

Les étudiants avec à leur tête Doumbia Major, se retrouvent du Côté du Ghana, puis ensuite du côté du Mali. Soro Guillaume qui se savait menacé par le nouveau pouvoir, qui l’avait déjà accusé de complot, se retrouve quant à lui du côté du Burkina Faso où il rejoint les soldats nordistes qui avaient trouvé leur point de chute dans ce pays. Ibrahim Coulibaly dit IB qui les y avait devancé leur servira de tuteur : c’est le début de l’exil, pour ceux qu’on va désigner par le nom des « hommes de farakôrô ».

Alors que du côté de Bamako un groupe d’exilé, essentiellement des étudiants se retouvent avec leur leader Doumbia Major, du côté du Burkina Faso, IB est le chef incontesté qui regroupe ses amis. Tous ceux qui sont au Burkina l’appellent « excellence » et Soro qui est un simple étudiant parmi les militaires est désigné par IB comme son porte-parole. Soro se plaît bien à jouer ce rôle qui lui permet de faire des voyages et de rencontrer des autorités au nom de son chef ou en la présence de ce dernier.

C’est de ce point d’exil que les hommes de Farakôrô prennent la décision de rentrer au pays, « par tous les moyens », avec à la bouche d’eux tous une expression malinké : « tchê ibé tchê ko lé kê , ni ta gnan iba tchien « : ce qui signifie un homme agit en homme, s’il n’arrange pas il gâte.

« Si la situation ne s’arrange pas au profit d’un homme alors il la détruit », tel est le cri de guerre des hommes de farakôrô. C’est avec ce cri de guerre qu’une première action est lancée en décembre 2001 : le complot de la Mercedes noir « , qui échoue pour problème de coordination. Elle sera suivie par l’action du 19 septembre 2002 qui va se transformer en la rébellion actuelle.

IB qui en était le chef tout puissant en définira la structure et les objectifs, mais après les négociations de Marcoussis, la chose va commencer à lui échapper, jusqu’à son éviction totale qui survient avec son emprisonnement en France.

C’est ce processus qui conduit à l’emprisonnement puis à l’éviction du chef que nous relaterons dans la partie qui va suivre très prochainement

Partagez cet article

Vous devez être connecté pour poster un commentaire Connexion